Tiberio Graziani: Prof. Thual, voulez-Vous nous décrire les motivations qui Vous ont poussé à vous intéresser à une discipline comme la géopolitique ? Comment est-il né vôtre intéresse pour cette discipline ?

François Thual: Mon intérêt s’est forgé au travers d’une double expérience, celle de mes études supérieures où j’ai eu la chance d’avoir Raymond Aron et Jean-Baptiste Duroselle, comme professeurs en sociologie et en histoire des relations internationales et celle de mon expérience familiale. Ma famille a été très marquée par les deux guerres mondiales, moi-même je me suis retrouvé orphelin en 1945 et j’ai été adopté par une famille adoptive. Mon père était fonctionnaire civil à la Marine nationale et ma mère était alsacienne et mon enfance a été bercée par les récits concernant les deux guerres mondiales. J’ajoute que par l’histoire tragique de mes deux familles, j’ai eu des oncles qui ont servi et sont morts dans différentes armées, non seulement l’armée française mais aussi l’armée italienne en 1917, et l’armée allemande en 1918 car ma mère était alsacienne. Ceci a formé, je dirais, l’horizon indépassable de ma conscience personnelle et qui s’est petit à petit, par mon engagement professionnel au sein du Ministère de la Défense il y a trente-sept ans, transformée par une alchimie interne en un goût pour la compréhension des mécanismes qui règlent les relations des sociétés entre elles.

T.G.:Le fait d’être né en France – c’est-à-dire dans une nation qui, outre avoir été une des Puissances victorieuses de la Seconde guerre mondiale, a eu la possibilité de se douer d’armes nucléaires à fin de souligner son indépendance des USA – a-t-il influencé votre point de vue, vos études ?

F. T.: Pour faire suite à ce que je viens de vous dire, j’ai été élevé dans l’idée que la France avait perdu, entre 1870 et 1945, 2,5 millions de morts dans les trois guerres : guerre de 1870, Première et Seconde guerres mondiales. Mon adolescence a été contemporaine de la mise en place de la force de frappe et elle m’est apparue comme un élément important de la survie de la France face à l’extraordinaire menace que faisait peser, à l’époque, le monde soviétique sur l’Europe occidentale. Concernant les Etats-Unis, mon père me disait toujours qu’il ne fallait jamais oublier que les Américains nous avaient sauvés trois fois : en 1917, en 1945 et pendant la guerre Froide. Mais un peu comme l’a dit le Président Sarkozy, cette amitié pour l’Amérique, cette reconnaissance ne devaient pas empêcher la volonté de demeurer indépendant. Il faut aussi se rappeler que pour la génération de mes parents qui avait connu la défaite de 1940, la défaite de Dîen Bîen Phu et la fin de l’empire colonial, il y avait comme une espèce de catharsis purificatrice de devenir une puissance nucléaire, cela peut paraître aujourd’hui désuet, vieillot, voire dépassé ou déplacé, mais c’était un sentiment assez naturel dans la France de cette époque. Je rappelle que j’ai grandi dans un milieu modeste mais que l’attachement à la patrie faisait partie des valeurs que l’on pratiquait. Mon père était plutôt un homme de centre-gauche mais les dimanches on chantait la Marseillaise.

T.G.: Estimez-Vous valide l’observation du géopoliticien italien, Ernesto Massi, seconde lequel : «La géopolitique est pratique avant d’être doctrine ; les peuples qui la pratiquent ne l’étudient pas ; cependant ceux qui l’étudient pourraient être induits à la pratiquer : il est donc logique que les peuples qui la pratiquent empêchent à les autres à l’étudier». (E.M., Processo alla geopolitica, “L’ora d’Italia”, 8 giugno 1947).

F.T.: La géopolitique est en effet, à mes yeux, une pratique avant d’être une doctrine, c’est simplement la codification des possibilités qu’ont les états de se déplacer sur la scène internationale, à la lumière de leur passé et de leur géographie. D’autre part, pour répondre à la fin de votre question, je ne vois pas en quoi les peuples qui pratiquent la géopolitique, qui ont des centres d’étude peuvent empêcher les autres de l’étudier. Aujourd’hui il n’y a plus aucun cloisonnement possible au niveau de la connaissance avec des nouvelles techniques de la communication.

T.G.: En tenant compte du fait qui la connaissance du territoire et la souveraineté territoriale sont conditions élémentaires pour manifester sa propre liberté, considérez-Vous l’étude de la géopolitique aussi importante pour la formation civile des citoyens que de l’étude de la Constitution?

F.T.: Je pense que comparer l’étude de la géopolitique et celle de la Constitution pour la formation des citoyens n’est pas du même domaine. L’étude de la constitution vise à compléter la formation d’un citoyen, la géopolitique fait partie plutôt de la culture générale. L’étude de la constitution correspond à ce que nous appelons en France l’instruction civique, la géopolitique, elle est de l’ordre de la culture.

T.G.: Vous avez eu le mérite certain d’avoir posé à l’attention du débat sur la géopolitique au moins trois concepts : l’élément identitaire, le “désir de territoire” et la fragmentation de la planète, et de les avoir, dans vos essais et vos études, appliqués, comme des moyens nécessaires pour la compréhension des dynamiques géopolitiques de notre temps. Votre apport théorique et méthodologique à la géopolitique, en outre, a permis à cette discipline de faire compte de l’importance de la religion, en dépassant la simplification de Samuel Huntington sur le choc des civilisations. Quels sont les lignes actuelles de vôtre recherche ?

F.T.: Actuellement, je suis particulièrement passionné par le rôle du ressentiment dans la formation des sentiments nationaux et comme l’a écrit récemment Marc Ferro: «Le rôle du désir de vengeance est quelque chose de très important dans les relations des peuples entre eux». La plupart des identités nationales se sont construites au 19ème siècle et au 20ème siècle contre, contre un voisin, contre un occupant, contre un colonisateur et une fois le rêve de libération réalisé, il demeure cependant un ressentiment et celui-ci, à mon avis, continue de peser très lourd dans l’avenir.

Je pense notamment à la Chine qui n’est pas prête d’oublier le siècle d’humiliation qu’elle a subi entre 1848 et 1949, par l’occupation des puissances occidentales. A ce sujet, ce que l’on appelle les pays émergents sont pour nombre d’entre eux des pays qui ont eu une histoire marquée par un abaissement et il faut être bien conscient que ceci continuera de conditionner longtemps sur la géopolitique des grandes et des petites nations ainsi que sur la conscience et les stratégies géopolitiques de ces pays.

J’ai évoqué le cas de la Chine mais on peut y ajouter, parmi les puissances émergentes, celui de l’Afrique du Sud et de l’Inde. Le ressentiment est un des éléments du génome identitaire des peuples, en général il se porte contre les voisins et malgré tous les efforts de la diplomatie internationale et les volontés de paix de vous tous, dans l’inconscient des peuples si celui-ci perdure. Donc voilà, à peu près, l’axe de mes recherches car, comme l’a dit Goethe: «On écrit toujours un seul livre dans la vie» et moi je continue de me poser la question du carburant identitaire dans les conflits et l’inscription de ce carburant identitaire sur les espaces territoriaux.

T.G.: À l’inverse de beaucoup des géopoliticiens contemporains, Vous avez toujours tenu à souligner, en particulier dans les introductions à vos nombreuses études, l’importance des étroites relations qui lient la pratique et la théorie des concepts et des outils d’investigation des analyses géopolitiques. En parcourant vos considérations au sujet de tels rapports, on a l’impression que votre pensée, après avoir initialement refusé de considérer la géopolitique comme une science (une branche des sciences politiques), soit évoluée vers une définition, pour ainsi dire, plus scientifique de la même. Dans quelle mesure peut-on soutenir que la géopolitique est une science ?

F.T.: Je n’ai pas évolué de mon point de vue, c’est-à-dire que je considère que la géopolitique est une science humaine mais quand je veux dire science je ne veux pas dire qu’elle est scientifique; c’est plutôt dans le sens français de sciences humaines, c’est-à-dire que la science des sociétés, notamment de leurs relations. La géopolitique est une méthode qui doit apprendre à lire chaque conflit qui surgit. On doit se poser la question de savoir : Qui veut quoi ? Pourquoi ? Quand ? Où ? Comment ? Avec qui ? Contre qui ?

Cette méthode géopolitique doit être appliquée avec une extrême modestie et une grande prudence parce qu’elle ne cesse d’être contestée dans ses fondements par la pluralité des facteurs intervenants et aussi par l’aléatoire. Dans le cours que je fais aux officiers à l’Ecole Supérieure de Guerre, je rappelle toujours des évènements mineurs qui auraient pu avoir des conséquences majeures. Ainsi, que se serait-il passé si Lénine avait été écrasé par un tramway alors qu’Alfred Jarry lui apprenait à faire du vélo à Montparnasse ? La révolution russe aurait certainement éclaté devant la dégradation du pays, d’autre part que se serait-il passé si Bismarck s’était noyé à Biarritz en 1867 ? L’unité allemande se serait opérée mais il n’y aurait peut être pas eu la guerre de 1870 ? Et qu’est-ce qu’il se serait passé si le Général de Gaulle était arrivé après les Allemands à Bordeaux pour partir pour l’Angleterre ou s’il avait été abattu lors des deux missions de liaison avec l’armée britannique qu’il effectua en juin 1940 ? La Résistance française se serait développée autrement. Donc la géopolitique doit rester prudente, elle ne doit pas être prophétique et il n’y a pas de loi, c’est pour cela que je m’oppose fortement à la considérer comme une démarche scientifique, maintenant cette géopolitique peut, par imitation, rappeler une démarche scientifique parce qu’elle implique une grande rigueur et l’absence de jugements de valeur, comme l’a dit Spinoza : «Il s’agit ni de rire, ni de pleurer mais de comprendre».

T.G.: Quel conseil donneriez-vous à un jeune européen qui aujourd’hui s’approche à la géopolitique ?

F.T.: Le conseil que je donnerais à un jeune européen c’est de se rendre compte combien il est difficile pour une génération de comprendre celles qui l’ont précédée. Comprendre la géopolitique passe par le fait de remonter dans le passé et de comprendre les structurations mentales collectives et celles des élites qui ont dirigé les pays et les peuples avec neutralité. A titre d’exemple, la colonisation italienne a obéi à un certain nombre de règles de géopolitique, il ne suffit pas pour les géopoliticiens de savoir s’il était bien ou mal de coloniser une partie de l’Afrique pour l’Italie, il s’agit de comprendre pourquoi cela s’est fait à ce moment là et quels étaient les axes naturels de cette expansion, elle-même liée à un certain sentiment d’ambition et d’humiliation qui avait suivi l’unité nationale après 1919. Le plus important est d’apprendre à voir le monde non pas avec des lunettes de son âge mais avec les lunettes de ceux qui ont fait la géopolitique précédemment et dont la géopolitique actuelle n’est que l’héritage à décrypter. Ce n’est pas si facile que l’on peut l’imaginer. Comment les Chinois au 19ème siècle voyaient-ils le monde peut nous aider à comprendre pourquoi cette masse de 400 millions d’hommes s’est laissée conquérir par quelques bateaux venus de l’autre bout du monde qu’ils auraient très bien pu rejeter à la mer. La vraie question, pour reprendre une analyse célèbre, c’est la différence entre connaître et comprendre ? Or comprendre est la base de la géopolitique pour un jeune européen. Moi-même j’ai des enfants qui ont trente-cinq ans, et quand je vois mes petits-enfants je me demande comment je leur expliquerai ce que m’expliquait mon grand-père sur l’arrivée des Allemands en Alsace en 1870 ou des Français fin 1918.

La barrière intellectuelle entre les générations est plus grande que la barrière comportementale et cela est quelque chose qui est difficile à comprendre parce que les mentalités collectives continuent de charrier des idées toutes faites, des rancœurs, des fausses perceptions et des fausses conceptions. Je suggère à un jeune européen une cure d’ascèse géopolitique consistant à se séparer des idées toutes faites…

T.G.: Prof. Thual, dans votre étude dedié a la fragmentation de la planète, La planète émiettée, Vous avez rappelé, comme élément brisant pour les unités géopolitiques supernationales, le principe d’autodétermination des peuples à disposer d’eux-mêmes, du président américain Wilson. Selon votre point de vue, ce principe a-t-il été instrumenté de la Grande-Bretagne et des Etats Unis d’Amérique, dans le cours du siècle passé aux dommages de l’Europe et du Proche et du Moyen Orient? C’est à dire, a-t-il été un élément constitutif des pratiques géopolitiques de ces deux nations, finalisé à leur affirmation à niveau mondial ? Et si oui, quelles ont été les modalités et les temps ?

F. T.: Je voudrais préciser que la Grande-Bretagne s’est ingéniée au début du 19ème siècle à fragmenter l’espace espagnol américain ainsi que les Etats-Unis mais que concernant le Brésil, Londres a joué la carte de l’unité de ce pays pour essayer de le conserver dans son influence car le Portugal était depuis longtemps un client de la Grande-Bretagne. Quant aux Etats-Unis, eux, ils souhaitaient fragmenter l’Amérique du Sud pour la même raison que les Britanniques. Cette stratégie, on la retrouve dans les Balkans dès la fin du 19ème siècle et puis dans la liquidation de la première guerre mondiale au Moyen-Orient où l’on a créé plusieurs entités au sein du monde arabe. Cela veut dire que la France aussi s’est adonnée au sport du charcutage. Donc ce n’est pas seulement les Anglais et les Américains mais c’est dans toutes les grandes puissances que, à un moment ou à un autre, ont parcellisé la planète. Le phénomène s’est retrouvé lors de la décolonisation de l’Afrique. Ainsi, la France a fait éclater l’Afrique occidentale française et l’Afrique équatoriale française qui étaient deux entités régionales en plusieurs pays indépendants, malgré la volonté de certaines élites de ces pays. L’émiettement géopolitique comme technique de maintien des influences n’est pas le privilège des anglo-saxons. On pourrait prendre des exemples dans d’autres régions du monde. Concernant les Etats-Unis d’Amérique, il faut remarquer qu’en ce début de 21ème siècle, ils poussent plutôt à l’intégration régionale qu’à monter les peuples les uns contre les autres, en Amérique du Sud. De même, objectivement il faut reconnaître qu’au moment de l’indépendance de certaines régions d’Afrique, notamment l’Afrique orientale ou des Emirats du Golfe persique ou encore de la Fédération des Antilles, Londres a joué le regroupement. Mais devant l’incapacité des protagonistes de se mettre d’accord que ce soit dans la Caraïbe, dans le Golfe ou en Afrique orientale, à ce moment là Londres a laissé jouer à son bénéfice la fragmentation.

T.G.: Dans quelle mesure le principe d’autodétermination, donc le principe de nationalité, est-il lié à l’identitarisme ethnique qui afflige notre planète ?

F.T.: Le principe d’auto-détermination n’est pas lié à l’identitarisme, il est une étape dans le développement de la démocratie mondiale à partir du début du 19ème siècle. Ce principe de respect des peuples évidemment est lié avec la notion d’identité mais il a souvent dérapé dans un identitarisme grave. Son moteur d’origine est une vision éthique de la politique internationale et mondiale.

T.G.: Retenez-vous que l’actuel mouvement indigeniste indio-americain puisse, à courte échéance, représenter un facteur d’instabilité pour le sub-continent américain?

F.T.: Ma réponse est non sauf dans un cas assez précis qui est celui de la Bolivie parce que d’un côté vous avez la montagne indienne surpeuplée et misérable et de l’autre côté la plaine plus européanisée et riche. Les riches ne veulent pas payer pour les pauvres, c’est souvent l’une des raisons de la fragmentation de la planète, comme on l’a vu dans le refus de la Jamaïque de faire une fédération des Antilles parce qu’à l’époque elle était riche de la bauxite et comme on l’a vu aussi avec les Emirats du Bahreïn, du Qatar ou du Koweït qui refusèrent de rentrer dans la fédération anglaise pour garder leurs propres ressources. De même, un cas intéressant est celui de la Malaisie où le Sultanat du Bruneï refusait d’intégrer la grande Fédération de Malaisie comme Singapour, d’ailleurs. Pour en revenir aux Indiens d’Amérique du Sud, ils sont trop éparpillés pour créer des Etats sauf dans le cas de la Bolivie qui pourrait éclater en deux. Par contre, au niveau de la politique intérieure, le « réveil de l’Indien » est un facteur déterminant qui n’a pas fini de connaître des échos politiques et géopolitiques.

T.G.: Dans le domaine des conflits ethniques, quels sont les caractères qui connotent et diversifient l’indigenisme indioamericain, les “tribalismes” balkanique et africain?

F.T.: Ce qui est intéressant dans l’indigénisme indo-américain c’est qu’il s’agit d’une décolonisation dans la décolonisation. Les états d’Amérique latine se sont décolonisés il y a maintenant deux cents ans. Or ce n’est que maintenant que surgit ce réveil identitaire indien qui représentera des caractéristiques importantes, notamment en raison de la surpopulation des régions d’Amérique centrale. Le catholicisme dans ces régions a masqué la réalité de l’organisation de ces sociétés qui est profondément raciale. Le statut social dans beaucoup de pays d’Amérique latine se lit à la couleur de la peau. Les élites issues de la colonisation hispano-portugaise sont blanches, bien sûr ceci n’a pas très grand sens mais l’Amérique du Sud a pratiqué un apartheid sans le dire, ce qui fait qu’aujourd’hui le mouvement indien n’est pas seulement ethnico-folkloriste, il est le mode d’expression d’une « lutte des classes » exaspérée par la pression démographique.

T.G.: La réorganisation de l’Europe sur des bases unitaires semble être un point de départ pour la constitution d’une unité géopolitique. L’Union Européenne, comme nous savons, est un des pivots du soi-disant système occidental. Avec les USA et le Japon, elle constitue ce que Vous avez dénommé la Triade. Nous constatons même que l’Occident, comme système, est dominé par les USA, lesquels, évidemment, poursuivent des buts “nationaux”, souvent en antithèse avec les intérêts géopolitiques européens, en particulier dans l’aire proche orientale et dans les rapports avec la Russie. L’Europe, qui est situé entre la Méditerranée et la Russie, devra donc choisir si elle doit être une périphérie du système occidental américocentrique (donc, un impérialisme du deuxième niveau, un subimpérialisme) ou un acteur géopolitique global. Quelle est votre analyse à cet égard ?

F.T.: L’Europe, à mes yeux, ne sera jamais une entité géopolitique capable d’être un acteur global. La raison en est très simple : elle est composée de grands pays qui continuent, par delà les discours lénifiants, à mener des objectifs personnels. Le fondement de l’Europe a été, dans les années 50, la peur de l’Union soviétique et la peur d’un retour du militarisme allemand. Ces deux menaces aujourd’hui disparues, l’Europe est devenue un club de riches qui accueillent des moins riches, voire des pauvres, pour les faire travailler, je pense aux récents états balkaniques comme la Bulgarie et la Roumanie. A partir de là, comment voulez-vous qu’une unité se fasse ? La question n’est pas une question d’une supranationalité. C’est la question d’une addition de pays qui continuent de poursuivre leurs buts d’expansion économique et géopolitique. Il n’y aura pas de sub-impérialisme européen pour la bonne raison qu’il y a quand même quatre ou cinq mini impérialismes qui survivent au sein de l’Europe : l’Italie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Espagne continuent de poursuivre des buts non plus d’acquisition territoriale mais d’influence politique et économique. En ce sens, l’Europe semble condamnée à demeurer un ensemble protéiforme et pluripolaire.

T.G.: Dans un conteste mondialisé comme l’actuel, estimez-vous que la simple réorganisation “régionale” de la planète, d’autre part sur des bases exclusivement économiques, qui imposent en plus le système économique occidental libéral capitaliste, puisse contenir des ultérieures poussées de désintégration de la planète et limiter, donc, les tensions entre nation et nation, réduire le “désir de territoire” et les pulsions identitaires ?

F.T.: Il me semble qu’il y a une déconnexion entre les organisations régionales de la planète fondées sur des critères économiques et la persistance des tensions identitaires. Un exemple est intéressant c’est celui de l’Asean qui regroupe un pays catholique : les Philippines, deux pays musulmans et des pays bouddhistes et qui, surtout, englobent des nations qui n’ont cessé depuis des siècles de se faire la guerre comme la Thaïlande et la Birmanie, la Thaïlande et le Vietnam, le Cambodge et la Thaïlande, voire plus récemment la Malaisie et l’Indonésie. La perspective de développement économique modifie les modalités du désir de territoire mais pour autant supprime-t-il la libido territoriale ? Je ne le crois pas. Il en modifie la temporalité et les modalités d’action quotidienne. Les organisations régionales ont une vertu « anti-inflammatoire » mais elles n’ont pas pour autant la capacité d’éradiquer les tumeurs identitaires ! Mon propos s’adresse essentiellement à des pays non européens bien qu’à y regarder de près personne ne semble à l’abri d’un retour de désirs de territoire. L’Union européenne qui a plus de cinquante ans, pourra-t-elle empêcher l’éclatement de la Belgique, le départ de l’Ecosse du Royaume-Uni et la Catalogne du Royaume d’Espagne ? L’affaire est à suivre mais les anti-inflammatoires n’ont jamais guéri aucune maladie.

T.G.: Les groupements régionaux représentent-ils une forme de sub-impérialisme, dans le sens que vous avez donné à ce mot dans votre essai Contrôler et contrer (p. 33) ?

F.T.: En général, non, parce que, comme nous venons de le dire, il regroupe des pays aux intérêts contradictoires, un cas simplement à souligner parce qu’il est tellement évident qu’il passe inaperçu. L’Asean n’est-il pas en fait une colonie de la Chine ? Je ne cherche pas à être un provocateur en disant cela mais à indiquer que les économies de ces pays sont toutes contrôlées par les diasporas chinoises. Alors est-ce une forme de sub-impérialisme ou le produit du hasard, voire de la nécessité ? Je constate tout simplement ce fait.

T.G.: Dans la préface à La planète émiettée, l’Amiral Pierre Lacoste a soutenu, avec raison, que votre essai a l’indubitable mérite d’offrir une lecture “autre” des procès de mondialisation. La géopolitique, donc, comme matière multidisciplinaire, se révèle un excellent moyen pour mieux définir les dynamiques de ces procès. Quel est-elle la relation qui se passe entre mondialisation (globalisation) et analyse géopolitique ?

F.T.: La mondialisation porte sur des processus économiques, financiers ainsi que sur des problèmes d’opinion publique, de médias et d’information. Pour autant, les vagues de mondialisation peuvent-elles submerger les rochers que forment les blocages identitaires. Je ne pense pas que les identités doivent se dissoudre dans la mondialisation et je ne suis pas loin de penser que la mondialisation favorise au contraire la montée des identitarismes en réaction. En tout cas, cela est vrai pour les identitarismes à connotation religieuse comme l’islamisme.

T.G.: L’Amiral Pierre Lacoste, toujours dans la préface avant citée, a souligné votre emploi de formules empruntées à la science médicale (manipulations génétiques, microchirurgie spatiale, pour décrire la fragmentation de la planète; convulsions, thromboses, collapsus, pour représenter les dynamiques qui affligent les Nations contemporaines). Je vous demande, donc, sur la base des données de votre diagnose, quels sont la prognose et les thérapies pour notre planète.

F.T.: Si vous souhaitez, avec l’amitié que vous me portez et la connaissance de mes travaux que je finisse cette introduction en restant dans le domaine médical, je vais vous dire que le diagnostic et les pronostics de survie de l’espèce humaine me paraissent être les suivants : obésité démographique entraînant des migrations elles-mêmes source de nouvelles tensions identitaires implacables, notamment en Asie ; militarisation continue de la planète : incapacité à surmonter les traumatismes de jeunesse d’où un bel avenir pour les crises identitaires. Accentuation du fossé entre les riches puissants, les moyennement riches et les pauvres, sans parler des très pauvres. Renforcement des inégalités, elles-mêmes consolidées par la possession ou la non possession de technologies modernes dans différents domaines. L’avenir est sombre et il l’a toujours été et ce ne sont pas les grands courants de pensée méritoire comme les droits de l’homme ou le droit d’ingérence qui changeront quoi que ce soit lorsque ces cataclysmes déferleront sur la planète. Cependant, les convictions philosophiques m’amènent à continuer à avoir une vision positive de l’évolution de la société mondiale. Mais cela risque de se passer dans plusieurs siècles si d’ici là l’espèce humaine n’a pas disparu. Concernant les thérapies je n’en vois que deux : démocratisation par des moyens homéopathiques et psychothérapie de groupe. Les faits identitaires ne sont pas des faits définitifs, je me souviens de ma jeunesse, de la haine qui régnait en France contre l’Allemagne, quand j’en parle aujourd’hui à mes petits-enfants, ils ne peuvent pas comprendre ce vécu ; c’est dire qu’il y a quand même des progrès entre les peuples mais en général les gens progressent mieux quand ils peuvent manger et qu’ils ont un peu de biens. Le développement économique qui risque d’être obéré et court-circuité par l’explosion démographique, même si celle-ci est appelée à se ralentir, n’est pas porteur de bonnes nouvelles pour la géopolitique. En ce sens, votre revue que je remercie de m’avoir interviewé et d’avoir fait paraître mon livre a un bel avenir, car pour finir sur une note réaliste, n’oublions jamais que le monde est plein de conflits en gestation. Ceci ne nous apparaît pas évident dans notre Europe si paisible (pour l’instant), mais regardez l’Afrique, regardez l’Asie et regardez l’Amérique du Sud et même l’Amérique du Nord avec les conflits qui pourraient surgir entre les hispano et les autres Américains. Lorsque j’ai écrit « La planète émiettée » c’était la traduction spatiale, géographique des conflits identitaires. J’ai essayé d’être le plus objectif possible, cette objectivité me reconduit chaque jour à une vision pas très optimiste de l’avenir immédiat mais il reste les plaisirs de l’esprit, notamment de l’esprit géopolitique.

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